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Tuesday, July 08, 2014

Le système Sia, par @damitago


L'ami @damitago est le fanboy N°1 de Sia. C'était donc bien normal de lui céder la place pour revenir sur le cas passionnant de Sia et nous parler de son nouvel album 1000 Forms of Fear, sorti le 7 juillet dernier. 

Dans 50 ans, l’écoute de la discographie de Sia laissera perplexe. Le premier album disparu, le deuxième trip-hop rnbisant, deux albums introspectifs, dépressifs, puis de la pop festive alternative, puis du commercial mainstream. Et entre temps, en écrivant des chansons qui se retrouvent sur l’album de Tal. Qui est la vraie Sia ? Est-elle jamais sincère ? Est-elle juste un caméléon, qui s’amuse dans différents styles ?

Quand Legendtina Aguilera est venue la chercher pour Bionic en 2010, c’était sa première collaboration avec une popstar mainstream. Elle disait alors qu’elle voulait désormais devenir une songwriteuse, et on se souvient de ses @ désespérés aux popstars pour leur dire qu’elle aimerait écrire pour elles. Il ne s’agit donc pas aujourd’hui d’une épouvantable trahison à ses idéaux, c’était une vraie ambition. Parce que c’est comme ça qu’on se fait de l’argent, parce qu’il y a les avantages du music business sans les inconvénients, et probablement parce que c’est au fond une fangirl que ça fait rêver d’entendre les grandes voix chanter ses chansons (je ne parle donc pas de Rihanna).



Sia c’est donc une fille alter qui a plongé la tête la première dans la musique la plus populaire. Une fille dont les meilleures chansons sont celles qui expriment avec une honnêteté crue, totale ses insécurités, ses névroses et qui écrit désormais à la chaine pour n’importe quelle pouffe pouvant allonger le chèque.

Mais c’est celle qui, de l’intérieur, a réussi à mettre de la sophistication, de la sincérité, des vraies mélodies dans le système. Et, s’il faudra voir sur le long terme pour vraiment se prononcer, il n’y a que Diane Warren (probablement son modèle) ou Pharrell Williams pour concurrencer sa productivité et sa qualité constante parmi les songwriteurs stars. 

A l’annonce du nouvel album, la question était de savoir si elle saurait retrouver sa sincérité ? Si elle aurait un son vraiment à elle? Si elle saurait de nouveau faire un vrai album après écrit tant de chansons individuelles ? Si elle avait encore des choses à dire ?
La réponse à tout cela est donc « non ». 1000 forms of fear est une collection de chansons individuelles, de sons pop déjà entendus et impersonnels, pour exprimer des sentiments standards (à l’exception de Chandelier, qui parle crûment de son alcoolisme mais qui au final parle à tous ceux qui se balancent sur des chandeliers quand ça ne va pas fort). Mais elle n’écrit plus que des chansons, normal qu’elle n’ait pas été capable de faire un vrai album. Pour écrire ces chansons, elle se met dans la peau d’un romancier qui raconte une histoire, et elle a récemment dit en interview que la real tv lui donnait souvent les idées des histoires en question. Normal que ca ne parle plus des tourments de son âme. 
Elle a poussé le jeu du songwriting, récemment, jusqu’à s’aventurer dans des genres étrangers, comme Expertease pour J.Lo, Opulence pour Brooke Candy, ou Gentlemen pour Jessica kekchose, tellement ouvertement débiles qu’il s’agit sûrement de second degré. 

De la même manière, peu après Bionic, elle confiait qu’on ne lui demandait d’écrire que des grandes ballades tristes, alors qu’elle voulait faire des trucs festifs. Malgré quelques tentatives (coucou Standing in the sun, tu es nul, rentre chez toi) elle s’est aujourd’hui soumise à cette injonction de l’industrie, et la signature Sia, ce sont les grandes ballades où on fait durer les notes en fin de phrases pendant les refrains. Et pour écrire ces chansons, elle a déjà évoqué son processus : elle compose la mélodie vocale, et les paroles, sur les pistes instrumentales qu’on lui envoie. D’où la grande variété de ses collaborateurs, d’où la variété de sons, d’où la qualité parfaite mais souvent sans âme des instrus, mais d’où aussi l’impossibilité concrète de faire un album cohérent, qui exprime quelque chose en soi. 

1000 forms of fear est donc bien une collection de chansons, ce que l’on sait de sa fabrication – des titres mises de côté au fur et à mesure – s’entend. Comme on entend que l’album est né à la fois de la nécessité de remplir son contrat avec sa maison de disque (il n’y a aucune urgence artistique de revenir en lead artist pour simplement chanter soi même les démos qu’elle refile à d’autres à longueur d’année), mais que son ambition d’être populaire, fait qu’elle n’a pas profité de la liberté d’être seule pour s’aventurer en terrains moins commerciaux. Une preuve est qu’elle racontait chez Howard Stern qu’il fallait pour le titre un jeu de mot, une métaphore, ou un mot facilement googlable, pour que les gens retiennent bien. C’est un principe d’écriture complètement absent de son travail d’avant, et désormais quasi systématique, y compris sur l’album. 

En écoutant l’album, difficile de ne pas se demander quel autre artiste aurait pu chanter quelle chanson. Et la seule qui n’aurait pu aller nulle part ailleurs que chez Sia, Hostage, est un inédit de l’ère We are born. Et difficile aussi de ne pas se demander ce qu’elle a écrit pour les autres et qui aurait pu se retrouver sur son disque (réponse : une bonne partie, on sait déjà que Perfume de Britney était prévu sur l’album, ou qu’elle a enlevé une chanson au dernier moment pour la vendre à Rihanna). Et bien sûr, son idée initiale proclamée de ne plus faire d’apparition, de promo, et finalement - tout en trouvant une manière acceptable de le faire (dans des formats qu’elle choisit, sans se montrer) - elle aura fait ce qu’elle a pu pour faire décoller Chandelier aux US. 
Est-ce que c’est une mauvaise chose ? Pas forcément. Parce que c’est un album mainstream élégant, sophistiqué, adulte, intelligent. Parce que la voix de Sia est absolument unique et transcende n’importe quelle chanson (il suffit de comparer la version Britney de Passenger et celle de Sia). Et que toutes ces chansons, vendues à la découpe pour des popstars, auraient été les sommets des albums les abritant. Et la richesse, l’élégance de ces chansons, la beauté de ces mélodies - des refrains qui tuent jusqu’aux ponts, en passant par le moindre gimmick vocal - qui se découvrent au fur et à mesure et ne s’usent pas. Car si les paroles, le style sont devenus plus industrielles, ce qui sépare sia de tous ses concurrents, c’est que les mélodies vocales, le cœur de son travail, ne sont pas qu’une quête obsessionnelle à la catchiness dès la première écoute.


Ce qui explique à la fois qu’il faille souvent plusieurs écoutes pour bien les saisir, et ce qui explique aussi que tant de ses chansons écrites pour d’autres aient floppé. Mais ces mélodies expriment profondément des choses, son talent unique est de traduire en musique des sentiments, la différence est que désormais, ces sentiments ne sont plus vraiment les siens. En tant qu’album, en tant qu’album de Sia, 1000 forms of fear est probablement décevant. Mais en 2014, les « albums » n’existent plus « Sia » n’existe plus, c’est une cuisinière qui passe les plats finis à d’autres pour qu’ils les portent sur les tables bien présentés. Donc il faut le prendre comme c’est, une collection de chansons pop mainstream par l’une des des 2 meilleures vocalistes de l’époque. Et à l’heure des catastrophes artistiques et commerciales en série de popstars (Avril Lavigne, Britney, Jennifer Lopez, Mariah Carey etc), le meilleur album de popstar récent vient d’une fille de 37 ans qui refuse de montrer sa tête. 

Donc oui, Sia a peut être vendu son âme au music business, mais c’était pour une bonne cause : sauver la pop music.

Ecouter 1000 Forms of Fear sur Deezer / Acheter sur iTunes

1 comment:

AVA said...

Très très intéressant article :)