Pages

Thursday, March 26, 2015

CŒUR REBELLE DEMO #97 REVIEW #68 par @damitago

Damien aka @damitago est le seul que je pouvais laisser poster quelque chose sur Madonna sur ce blog. Il fait ça si bien ! -Loïc

Il est toujours difficile de séparer l’œuvre de son contexte. Quelles attentes avoir ? Jusqu’où inclure son contexte pour la comprendre, jusqu’où en faire abstraction pour juger l’œuvre sur ses propres mérites ?

Comment juger un album de Madonna en 2015 ? Comme un album pop dans la masse, à la recherche d’un smash single ? Par rapport à ses 2 précédents albums ? Par rapport à sa carrière toute entière ? En tant qu’album d’une femme de 56 ans qui a fait des centaines de chansons, dont certains chefs d’œuvre indétrônables, et qui ne lâch rine ?



A ces questions s’est ajouté un nouveau défi. Comment juger un album quand on l’a découvert par petits bouts, dans le désordre, avec des versions de travail qui n’étaient parfois que des brouillons déjà écartés, au milieu de chansons qui ne sortiront jamais ? Comment juger un album quand il existe en 3 versions différentes, passant de 14 à 19 puis à 25 titres ? Quand on sait que des chansons manifestement importantes comme Rebel heart ou Addicted sont reléguées en bonus uniquement pour inciter à l'achat de l'édition plus chère, au milieu de vraies bonus tracks (coucou Best night, go back to Hard candy where you belong, man).

Aujourd’hui, Madonna est dans cette situation assez inédite, et le fait est qu’aucun d’entre nous ne sait vraiment comment aborder tout ça. Les réactions à Rebel heart ont été nuancées, entre enthousiasme et indifférence polie, avec une obsession collective à comparer les versions finales à des versions de travail que nous n’avions pas vocation à écouter.

Mais si nous n'avons pas de grille de lecture toute faite pour juger ce que fait Madonna après 35 ans à avoir tout inventé, elle ne savait manifestement pas quoi faire non plus. Ainsi, Hard candy et MDNA montraient une volonté de faire de la pop dans l'ère du temps, en allant chercher des gens à la mode. Le fait que ces albums étaient, pour la première fois depuis ses débuts, des collections de démos préparées par d'autres montrait à la fois son intérêt déclinant pour la musique, et son manque d'idées devant ce que devait être la pop, commerciale, des années 2010, d'une artiste de son âge, de son statut. Elle chargeait ses collaborateurs de trouver la réponse, et ils n’en avaient pas plus qu’elle.


Il y avait aussi le Sticky & Sweet Tour, ersatz manufacturé et pathétique de ses spectacles, dans lequel elle s'habillait et se comportait comme une kikoolol attardée, ce qui ne correspondait à rien à part l’angoisse d’avoir 50 ans et de divorcer, provoquant un résultat qu'on pourrait qualifier de gênant. Puis, le miracle MDNA Tour, probablement sa meilleure tournée, inspirée, personnelle. Où elle faisait l’effort conscient de renouveler son équipe créative. Où elle inventait la silhouette pop d'une femme de son âge, conquérante, sexuelle et bien dans sa peau. Il y avait son film W.E., projet personnel, discret, et de qualité. Elle avait donc encore clairement quelque chose en elle.  


Est arrivé Rebel heart, avec les informations arrivées au fur et à mesure, ses mois d’enregistrement, sa liste sans fin de collaborateurs plus ou moins rassurants, son flood Instagram qui montraient néanmoins son implication dans l’enregistrement.  

Mais à qui s’adresse (un album de) Madonna aujourd’hui ? Le public pop, celui qui fait de Katy Perry, Rihanna, et Taylor Swift les reines du jeu actuelles sont les filles de 12 à 20 ans, qui jamais ne s'intéresseront à quelqu'un de l'âge de leur mère. Alors on se dirige vers un public plus âgé, qui est plus rentable financièrement. Car si ce public ne va pas sur Vevo (les 7 millions de vues du clip de Living for love sont tellement humiliantes qu'il vaudrait mieux le retirer pour effacer toutes les traces), il n’hésite pas à claquer 400$ en places de concert. Ce public-là connaît Madonna, la suit depuis 10 ans pour les plus jeunes, et depuis plus de 30 ans pour les moins jeunes. Mais sans gagner de nouveaux fans, même en partant d'une grosse base, ce qui se passe actuellement est inéluctable : entre ceux qui attendent toujours de la pop mainstream comme si rien ne changeait, ceux qui vieillissent et qui n'aiment simplement pas ces sons, ceux qui passent à autre chose, ceux qui attendent un son plus mature mais qui la couperait *définitivement* de tout espoir de rester relevant pour le grand public... Elle ne peut se satisfaire, comme un Elton John, de rester créatif dans l'indifférence générale tout en jouant son best of en boucle devant les mêmes personnes pendant 30 ans. Même si la réalité aujourd'hui est que ses concerts sont remplis en majorité de gens qui l'ont déjà vue, et que la somme totale des spectateurs de ses concerts est supérieure aux ventes d’albums. Cette équation est compliquée, mais c’est le signe qu’elle défriche des territoires inconnus dans lesquels tout le monde s’engouffrera derrière, comme cela se passe depuis plus de 30 ans.



Commercialement, une solution a été trouvée en « offrant » l’album aux spectateurs américains de la tournée, pendant qu’artistiquement, il a été courageusement choisi de ne pas choisir : il y en a pour toutes les catégories potentielles d’auditeurs. Au choix, on pourra donc y voir "Les mille facettes de Madonna" ou bien "Madonna ne sait pas à qui elle s'adresse donc elle parle à tout le monde en attendant de voir qui répond".

Cet aspect de l’album est fondamental : il y a 24 chansons officielles, 14 restées inédites, des chansons qu'on a parfois en 4, 5 voire 6 versions différentes (tout cela a dû par ailleurs couter une blinde). Cela témoigne d’une détermination à faire un bon album, après les 2 plantades précédentes, et on retrouve la même application laborieuse qu’elle a pu déployer à une époque pour essayer, en vain, de devenir actrice. Mais cela témoigne aussi de l’absence de vision claire. Elle a dit elle-même que le leak avait perturbé le processus, que les commentaires des gens comparant les versions l'avaient influencée, que sachant que telle version avait fuité, elle se sentait obligée d'en proposer une autre sur l'album pour garder une surprise, bref, que tout son processus artistique avait été piraté. Ce qui explique donc l'absence, ou plutôt la profusion d'identités de l'albums, de trips nostalgiques à revendications d'un son moderne, de ballades acoustiques à influences urbaines (3 featurings rap, c'est de la gourmandise), avec ces chansons soeurs (Heartbreak city et Joan of arc, Messiah et Wash all over me, Ghosttown et Hold tight, Unapologetic bitch et Bitch I'm madonna, Sex et Holy water). On sent des sessions de travail disparates, et une difficulté à aller au bout d’une idée, d'où l'absence de vrais singles évidents. 

Mais tout cela est positif, car ce qu'il restera de cet album, c'est justement cette profusion de créativité, d'idées, toutes ces différentes facettes, ces mélodies, ces sons. Et ces performances, ces 250 interviews où pour la première fois depuis des années elle dit des choses intéressantes, en s'autorisant par exemple à parler de son âge, permettant à cette ère de devenir un outil de réflexion collective sur l'âgisme et le sexisme liés comme l'ère Erotica avait aidé à faire avancer la société et la pop en poussant la réflexion sur les femmes et le sexe. C’est une vraie ère de Madonna, et un vrai album de Madonna, c’est- à-dire un album de pop qui fait honneur à ce style musical : à la fois mainstream et profondément personnel.
En bref, de la pop non pas utilisée comme plus petit dénominateur commun, où le seul objectif des chansons est de collectionner des bouts de phrases catchy autour de sons industriels, mais comme moyen d’expression dans un genre accessible à tous. De la pop créative et intelligente, qui peut jouer à faire l’idiote comme sur Bitch I’m Madonna, là où elle se forçait à être débile sur Girl gone wild). De la pop qui reflète profondément où en est l’artiste dans sa vie, comme cela devrait être le cas de toute œuvre d’art mais comme ce n’est plus le cas dans cette ère de popstars manufacturées sans contrôle ni talent musical propre. Et avec une pochette #iconic.



Il faudra aussi faire l’analyse de ce nous apprennent les 70 démos sorties. Par exemple, si les musiques changent beaucoup, les mélodies et paroles restent les mêmes à 90% du début à la fin du processus, et très souvent les chansons sont retravaillées autour de la prise vocale originale. Ce qui montre au choix l'influence des remix de ses chansons qu'elle propose en tournée sur son approche du travail, ou de son manque d'intérêt pour le travail vocal, et d'ailleurs ses interprétations, à quelques exceptions près, sont assez « basiques » sur l'album. Enfin, la disparition des filtres ayant pour but de « rajeunir » sa voix en la rendant absurdement aiguë (alors qu’on sait tous qu’elle peut avoir une voix de camionneuse et c’est pour ca qu’on l’aime), et qui donnaient surtout l’impression qu’elle chantait sous hélium, ont aussi disparu, et c’est une profonde satisfaction. Alors, oui, ce n'est pas encore cette fois-ci qu'on aura un album comme American life, Ray of light, ou Erotica, avec une cohérence de son qui correspond à un état émotionnel abouti. Elle n'en est pas là, même si plusieurs chansons de l'album, la partie « heart », pour résumer, auraient pu s'y prêter. Cet album-là est encore à venir et il sera merveilleux, parce qu’avec Rebel heart, Madonna répond fermement à tous les doutes que Hard candy et MDNA avaient pu faire naître : elle a encore envie, elle a encore des choses à dire, elle a encore des terrains musicaux à conquérir.

Bref, armée de son talent, de ses expériences, de ses succès, de ses échecs, et de son inspiration, elle a la vie devant elle à 56 ans.